Ces Bécasses Chirurgiennes


On les appelle chirurgiennes, ces bécasses qui pansent elles-mêmes leurs blessures..


          On doit à l'un des pères de l'ornithologie helvétique, le docteur V. Fatio, la première citation de ce comportement tout à fait insolite qu'il décrit en 1888 : " À diverses reprises, j'ai eu l'occasion de constater que cet oiseau, blessé, se fait lui-même avec son bec et au moyen de ses plumes, des pansements fort ingénieux; que, suivant les cas, il sait très bien appliquer un emplâtre sur une plaie saignante, ou opère une solide ligature autour de l'un de ses membres blessés... "

LE PANSEMENT: UN ÉDIFICE VOLONTAIRE

          Aujourd'hui, personne ne songerait à mettre en doute cette faculté qu'ont les bécasses de se panser elles-mêmes, ou encore de réduire leurs fractures en s'appliquant des emplâtres. Le plus extraordinaire étant que l'emplacement de certains pansements exclut toute possibilité que l'oiseau ait pu s'administrer lui-même les soins. Le doute n'est donc plus permis: ces emplâtres sont des édifices volontaires, conçus pour guérir, et non des amalgames hétéroclites accolés au hasard des circonstances. Ils sont réalisés à l'aide de divers matériaux - feuilles, herbes sèches, filasse ou radicelles destinées à la confection des ligatures voire attelles naturelles - que l'oiseau prélève dans son environnement immédiat.

          Souvent, le pansement est composé sur sa face externe de plumes provenant des flancs ou de la poitrine, toutes rangées dans le même sens selon une disposition précise, mêlées à des herbes et des radicelles qui tapissent l'intérieur. Le liant assurant la cohésion de l'ensemble comporte de la glaise ou de l'argile auxquelles s'ajoutent de la salive, du sang et des sécrétions glandulaires. Quand elle prépare son pansement, la bécasse sécrète en effet, à la manière d'une hirondelle lorsqu'elle construit son nid, une sorte de mucus qui cimente et consolide les divers matériaux utilisés pour la confection de l'emplâtre. Cette faculté, connue depuis longtemps, est fort bien décrite dans l'ouvrage la Bécasse des bois de Dante Fraguglione qui cite le professeur Marcel Carrieu, de l'université de Besançon. En 1955, ce dernier avance déjà l'hypothèse d'une intervention de certaines sécrétions salivaires dans la confection du pansement : " Nous pensons que la blessure dont l'oiseau souffre momentanément déclenche chez lui une soudaine abondance salivaire qui est alors utilisée comme mortier adjuvant, agglutinant les éléments mis en place, comme on peut le vérifier chez certaines espèces pour la construction de leur nid... "

... Ou, plus extraordinaire, qui se font aider par leurs congénères.....


          Plus étonnants, ces cas avérés de bécasses dont le bec, endommagé par la grenaille, est entouré d'un cylindre régulier fait de plumes agglomérées. Ou encore ceux d'oiseaux portant à la poitrine un emplâtre posé sur une blessure profonde. Chaque fois, il semble exclu que l'individu blessé ait pu s'administrer lui-même les soins adéquats. Et il est permis de penser que la bécasse, impuissante à se soigner elle-même, ait eu recours à l'aide d'une de ses semblables pour tenter de survivre.
Nous avons l'exemple de cette blessure observée au niveau de la mandibule supérieure d'une bécasse, qui occasionnait une fracture incomplète traitée par un pansement de plumes immobilisant le bec. Sophistiqué, l'emplâtre formait dans la partie moyenne du bec un cylindre régulier, constitué par un ensemble de plumes agglomérées, empruntées préalablement au duvet de l'abdomen.

L'AVIS DU PRÉSIDENT

          L'oiseau en question fut soumis au deuxième président historique du CNB, Louis Guizard (décédé en 1977), qui en tira les conclusions suivantes: "En étudiant plus profondément le cas, il me paraît impossible que la bécasse blessée ait pu elle-même faire ce travail. Le bec n'a pu servir, et pour cause. Resteraient les pattes, que nous savons peu préhensiles... L'oiseau blessé étant pour moi incapable de produire cette sécrétion, de malaxer les plumes et de les coller autour du bec, ma conclusion devient automatique : une autre compagne a fait le travail, et a joué le rôle du chirurgien et de l'infirmière. "

          S'il nous faut bien admettre ces vérités étonnantes, qui comptent parmi les prodiges du monde animal, comment nous résoudre à poursuivre notre quête d'un gibier aussi attachant ? Dans le cœur de tous les vrais bécassiers, répondre à cette question pose un rude cas de conscience !


   
                                                                                                                    PASCAL DURANTEL

Un emplâtre sur l'aile ou la patte


          Les pansements sont le plus généralement observés au niveau des membres. Plus rarement, ils sont appliqués à la poitrine ou autour du bec. Plus rare encore, cet exemple de réduction volontaire d'une fracture à l'aile, décrite dans l'ouvrage la Mordorée, paru chez Hatier : " En 1967, après un envol fracassant de puissance et une trajectoire latérale qui m'avait donné le temps de suppléer à un premier tir raté, je culbutais une bécasse qui avait eu quelques mois auparavant l'une de ses ailes littéralement éclatée. Elle portait, au-dessus de l'aile, à 2 cm de ce qu'on pourrait définir comme le coude, une carapace d'environ 2 cm, épaisse, dure, semblant composée de boue séchée et recouverte de plumes collées en désordre, et qui ne se détachaient qu'en la soulevant avec l'ongle. Dessous, la peau de l'aile s'était régénérée: elle était très saine, rosé, sans petites plumes, mais bosselée par de nombreuses protubérances osseuses. Au milieu, une esquille était en voie de rejet et avait déjà percé la peau. "


(Extrait du Chasseur français de Décembre 2009)

Radio d'une patte brisée et consolidée


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Bécasses chirurgiennes
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Copyright © 2016. Tous droits réservés.Mesures LégalesDate dernière mise à jour: dimanche 3 avril 2016